Black Rock City, ville utopique éphémère

30 août 2015 > 8 sept 2015

Pour conclure mon année sabbatique, j’ai passé 10 jours au festival Burning Man dans le désert du Nevada, dans la ville éphémère de Black Rock City comptant 70 000 habitants. Ce festival est une sorte de méga Rainbow Gathering intégrant notamment des œuvres d’arts, des conférences, rencontres spirituelles, de la musique électronique et autres genres musicaux.

Ma vision d’architecte (+ urbaniste + sociologue amateur) va tenter de décrire et d’analyser cette ville hors-normes reposant sur des principes sociaux qui rejoignent tout à fait l’anarchisme, ou « libertarian » comme on dit à la silicon valley et c’est la spécificité le plus étonnante du festival :

L’économie du don : zéro argent, zéro profit, zéro publicité seulement la gratuité et la gratitude. C’est ce qui rend le festival complètement magique ! Ainsi, la ville est organisée en camps, plus ou moins grands qui offrent chacun des produits (nourriture, boissons en majorité) ou services (musique, spectacles, conférences, spiritualité et d’autres concepts totalement improbables…). Je faisais partie de MoonCheese avec Bobby et Tessa et 60 autres personnes, un fast-food distribuant des sandwichs grillés au fromage tous les soirs. J’ai fait mon « shift » et distribué gratuitement les sandwichs : j’ai recu énormément de gratitude des 200 personnes servies et je me suis sentie enrichie par ce sentiment de satisfaction. Ainsi, l’économie du don donnerait une société où la reconnaissance grandit plus on est généreux. Personnellement, tout ce dont j’ai eu besoin durant cette semaine m’a été offert assez vite, même sans demander : c’est magique et ça fonctionne ! …Du moins dans cette société filtrée par le prix du ticket d’entrée ($400) et de l’investissement nécessaire en plus pour vivre dans le désert et être en capacité de donner (+$400).

mooncheese

La responsabilité individuelle : dans cette ville peu régulée, chacun est en charge de soi, de sa santé et du respect des autres. Ça marche très bien, je n’ai pas vu de débordements (malgré l’alcool à volonté dans les bars !), il y a toutefois les rangers (police pour les règles minimales, mais ils sont cool) et les postes médicaux pour les accidents.

Liberté d’expression de soi : chacun peut s’habiller comme il veut, en lapin en peluche ou sans vêtement du tout…. Et on peut s’exprimer artistiquement un peu partout, j’ai pu créer une œuvre ou participer à quelque chose de créatif chaque jour, quel bonheur !

Pas d’impact sur le site : la règle aussi très suivie est le « leave no trace ». Aucun déchet humain ne doit être laissé au départ. Faisant partie de l’équipe de nettoyage du camp, j’ai pu faire le « mooping » :il s’agit de ratisser le camp (1000m²) et ramasser les débris laissés pendant 5h, bouts de ficelle, plumes, mégots… une expérience  qui fait méditer sur notre impact sur le territoire ! Mais le festival Burning Man est loin d’être écolo : même si la ville est 100 % autonome pendant une semaine, l’ « input-output » est monstrueux ! Des milliers de camions, voitures (imaginez les embouteillages…), avions, groupes éléctrogènes et centrales à gaz pour l’électricité… le bilan carbone est énorme ! Les questions environnementales sont peu discutées, j’ai été assez déçue de cela : c’est ce qui devrait être urgemment amélioré dans ce festival.

Déconnexion technologique : Par rapport à vivre dans une grotte, je trouve qu’on est pas vraiment low-tech (électricité à volonté par des centrales à gaz, son amplifié et lumières de partout…). Par contre, il n’y a pas d’internet ni de réception réseau mobile et ça fait une énorme différence… Vivre 10 jours consécutifs sans internet ni téléphone, c’est déjà une expérience !

 

Black Rock City : analyse d’une utopie urbaine éphémère

Une ville de 70 000 habitants tracée sur une plage de poussière, on se sent hors de la terre, les festivaliers « burners » sont en effet plongés dans une utopie pour une semaine.

Black rock city planPlaya

C’est un paradis infernal où le climat et la nature est rude : allant de 40°C le jour à 0°C la nuit avec des tempêtes de sables régulières. Les yeux et la bouche doivent être protégés par des lunettes de ski « goggles » et foulard ou masque. La peau doit être protégée du soleil et aussi de cette poussière alcaline omniprésente (en gros c’est du plâtre !) qui, même si elle donne un joli teint poudré à tous les burners,  assèche très fortement la peau.

Chaque burner est responsable de son autonomie de vie dans ce désert : apport de l’eau potable et le stockage des eaux grises (nous avions 2 citernes à cet effet dans le camp), la ville propose les toilettes (… toilettes chimiques). Tout le matériel (tentes…) et nourriture est acheminé aussi en véhicule. L’électricité est produite en marge de la ville par des centrales à gaz.

La ville au premier abord ressemble plutôt à un camping géant avec camping-car, caravanes, voitures, tentes, puis les camps on souvent des espaces ouverts, souvent sous forme de grandes tentes, dômes et véhicules « art cars », tous cela avec des formes bizarres aux inspirations allant du vaisseau spatial post-apocalyptique aux organes génitaux géants… Ces architectures décomplexées et libres de tout code urbanistique et censure donnent un autre regard sur ma lecture de l’enseignement de Las Vegas de Robert Venturi.

Camping Géant  archi burningmanseque

oeuvre d'art            Cuddle Puddle 100 nounours géant et autant humain y font la siesteBlack rock city architecture

Tous ces gens excentriques se baladant dans les rues entourées d’architectures, de vélos et véhicules exubérants créent un paysage urbain fantastique où le citoyen-burner a une vie quotidienne assez proche du conte « Alice au pays des merveilles » dans un paysage ressemblant à Mad Max ou aux tableaux de Dali.… Comme dans toute ville, chacun y vit ce qu’il veut y vivre, les opportunités sont partout : on peut vivre la ville seulement pour ses aspects festifs, où bien pour échanger sur des sujets de discussion dans le salon de thé avec des personnes toutes très intéressantes, faire du yoga, de la méditation au lever du soleil avec des gurus, s’extasier devant les œuvres d’art éparpillées à la Playa (la place centrale)…

La ville est aussi hyper-sociale, la plupart du temps sous forme de « small-talk » et hugs (c’est convivial mais à la longue pour moi, un peu trop superficiels). La vie du burner oscille entre la suragitation et l’épuisement, les émotions vécues sont intenses dont l’apogée est le moment où l’homme brûle : les milliers de burners regardent ce feu gigantesque marquant la fin, la connexion émotionnelle de ce choc collectif est vraiment palpable.

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